Aujourd’hui, plus que jamais, le progrès émerveille toujours autant qu’il terrifie. Les transitions à grande échelle ont ceci de commun : elles émeuvent. De ce point de vue, l’Intelligence Artificielle se pose en digne héritière de toute révolution industrielle. Reste cependant ce questionnement éternel : quelle est la place de l’humain et va-t-il être poussé à en occuper une nouvelle ?

Dans Les Temps Modernes, parce qu’il est soumis au rythme effréné dicté par la machine, Charlot serre inlassablement le même type de boulon, avec les mêmes outils, sur la même chaîne de montage. Vision d’un monde où l’automate aurait pris le contrôle et l’humain, perdu sa liberté au profit du seul critère de l’efficacité économique, ce film de Charlie Chaplin interroge autant qu’il fascine. À l’heure où l’Intelligence Artificielle s’enrichit continuellement en redéfinissant les frontières de ses capacités, l’interaction entre humain et machine pose question. Tout comme leur apport à la construction de notre modernité, ainsi que la nature de la hiérarchie à établir entre l’un et l’autre. 

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Ne pas faire de l’intelligence un artifice 

« Nous avons inventé la vitesse et nous tournons en rond » disait Charlie Chaplin. Cette tribune pourrait d’ailleurs n’être composée que de citations du génial réalisateur tant ses films mettent en scène cet humain perdu au milieu du progrès technologique. Il nous montre par l’absurde ce que le progrès peut produire de pire : l’asservissement, alors qu’il est censé libérer des servitudes. Transposé à notre époque, ce même schéma pourrait s’appliquer aux outils d’Intelligence Artificielle, aux moteurs de recherche, aux algorithmes de toutes sortes. A travers les recommandations où ils proposent de guider notre choix, ne risquent-ils pas en réalité de guider notre pensée ?

Quand Netflix suggère une liste de films basée sur un historique de visionnage, Chat GPT offre en deux clics une synthèse complète de l’œuvre de Zola, et Google délivre un échantillon de réponses aux questions les plus complexes.

Mais l’algorithme de Netflix ne saura jamais qu’un jour, sur une autre plateforme, vous êtes tombé par hasard sur ce film d’auteur qui vous a tant plu, et que vous aimeriez revoir. Dans le même ordre d’idée, Chat GPT ne remplacera jamais la lecture de l’œuvre complète de Zola, et encore moins les émotions que vous avez ressenties. Quant à Google, il ne pourra jamais prétendre donner l’intégralité des réponses à la totalité des questions. Chacun de ces outils est précieux dans notre vie quotidienne, mais ils ont tous la même limite : celle du vécu et de la perception de chacun. Connaître celle-ci est essentiel pour ne pas être asservi au système général de la recommandation.

Effet de levier vs syndrome de Stockholm 

L’être humain entièrement otage de la machine ? Bien sûr, le trait est volontairement forcé. Mais tout de même… Il faut bien l’admettre, la connaissance des limites de l’outil est une première étape vers l’émancipation de ses éventuels effets d’emprise. En faisant tout pour retenir notre attention, la machine nous enferme en effet dans une facilité et un confort dont il est parfois difficile de s’extraire, surtout quand on a pris l’habitude de lui déléguer nos choix. Comme dans le syndrome de Stockholm, l’otage peut finir par aimer son geôlier, même s’il est virtuel. « Vous reprendrez bien un épisode de plus ? Ne partez pas, cette autre vidéo devrait vous plaire… ». Formidables outils de développement, de croissance, d’innovation, les solutions offertes par l’Intelligence Artificielle peuvent être le meilleur ami du progrès humain… comme son pire ennemi. Tout est question d’usage, de dosage, et d’éducation. Pour maintenir et cultiver son libre-arbitre ne cédons pas à la facilité de la réponse toute faite, sortons des algorithmes, ayons la curiosité de l’exploration. Notre individualité, et le maintien de notre libre-arbitre sont à ce prix. Action et réflexion mènent à l’émancipation, quand paresse et facilité risquent de nous endormir, voire, à terme, conduire à l’asservissement.

En calculant la consommation énergétique moyenne d’un Français, Jean-Marc Jancovici a mesuré que nous vivons tous comme si nous avions 600 esclaves à notre disposition. Le chiffre est éloquent, et même absurde, mais il montre surtout que nous n’avons jamais réalisé autant d’actions dans l’Histoire. Avec le numérique, nous sommes partout, tout le temps, sur tous les fronts, mais le plus souvent depuis notre canapé. La frontière entre action et oisiveté n’a donc jamais été aussi fine. Nous sommes à la fois maîtres et esclaves de cette technologie que nous ne maîtrisons jamais totalement, mais qui, elle, a le pouvoir de nous dominer si nous n’y prenons garde.

Pour le plaisir ! 

Plus encore que l’hypothétique danger qu’une telle soumission pourrait représenter pour les générations futures, son effet immédiat réside dans sa capacité à limiter le plaisir. Dans l’asservissement, la contrainte est au tout premier plan, là où la sensibilité individuelle est une inépuisable source de plaisir. Le plaisir de choisir, le plaisir d’explorer, le charme de l’erreur qui précède la raison, celui d’arbitrer, de chercher, toujours, puis de trouver enfin. La satisfaction d’obtenir la bonne réponse n’est pas grand-chose à côté du bonheur d’avoir trouvé la voie pour l’atteindre. Le voyage n’est-il pas toujours plus important que la destination ? Le plaisir d’avoir raison n’existe pas sans la possibilité de pouvoir se tromper.

Rousseau (Jean-Jacques, pas Sandrine…) parlait de la perfectibilité de l’humain comme ce qui le distinguait de l’animal. Cette question de la perfectibilité joue également pour établir une différence entre humain et machine. Si l’humain est fondamentalement perfectible, c’est qu’il est constamment imparfait. Puisqu’elle alimente le désir qui nous met sur la voie de l’amélioration, l’imperfection doit donc être considérée comme un critère précieux. Elle est ainsi à chérir plutôt qu’à gommer, à cultiver plutôt qu’à combattre. Laissons la perfection à la machine, trompons-nous toujours, l’humanité n’en sera que plus belle.

Article initialement paru dans Forbes.